3. L'éducation.

La transmission de l'art dans l'école

La formation artistique des enseignants

a) La première expérience d’enseignement

La première expérience d'enseignement en matière artistique représente souvent un moment clé dans la carrière des enseignants. Nombreux sont ceux qui découvrent lors de leurs premiers cours d'art l'écart existant entre les attentes théoriques de leur formation initiale et la réalité du terrain. Beaucoup d'enseignants témoignent ainsi d'une certaine appréhension face à cette responsabilité, généralement liée au manque de préparation pratique.

Cette expérience initiale souligne l'importance d'une préparation adéquate qui intègre autant les savoir-faire techniques que la gestion concrète d'une classe engagée dans une activité artistique. Maîtriser les fondamentaux des arts plastiques ou de la musique n’est pas suffisant : enseigner l’art à l’école suppose une préparation bien plus globale. Concevoir un espace de travail autant stimulant que fonctionnel représente une étape essentielle. Prévoir les besoins matériels, réguler le rythme des activités, maintenir des conditions favorables à la concentration comme à l’élan créatif : chaque paramètre influe directement sur la qualité de l’expérience pédagogique. L’enseignant doit ainsi jongler entre plusieurs rôles : il devient tour à tour technicien pour organiser l’activité, animateur pour la dynamiser, observateur pour ajuster son approche aux réactions des élèves, et médiateur pour faciliter l’expression artistique. La complexité de ce rôle nécessite une pédagogie souple, réactive et fondée sur l’expérience pratique autant que sur les savoirs disciplinaires.

Un enseignant non préparé à ces dimensions risque d’abandonner les activités artistiques par crainte du désordre ou de l’échec. La formation devrait non seulement transmettre des compétences techniques, mais également mettre les futurs enseignants en situation d'expérimentation concrète avec des élèves, pour qu'ils puissent construire des repères, tester, ajuster et gagner en confiance. 

Dans le cadre artistique, cet équilibre est d'autant plus délicat que le savoir est ici en partie subjectif, sensible, lié à l'expression individuelle.

b) La transmission de l’amour de l’art

En ce qui concerne la transmission de l’art, elle n’est pas seulement une maîtrise des techniques, elle est aussi une source de transmission, de sensibilité et d’enthousiasme. En effet, un enseignant, de lui-même, a le goût de l’art. Il sera naturellement plus à même de communiquer à ces élèves cet amour. Néanmoins, beaucoup d’artistes ou de pédagogues vont insister sur l’importance de l’amour de l’art chez le maître. 

Cela consiste à donner envie aux élèves, sans remplacer la conviction et la passion de l’enseignement. Dans ces faits là, le rapport des professeurs à l'art diverges. Certains d’entre eux, à côté de l’enseignement, sont musiciens, peintres amateurs ou encore même écrivains. Ces professeurs vont alors considérer ces enseignements comme une mission essentielle : ils vont alors déployer une énergie considérable pour monter des projets, en privilégiant leur temps professionnel à leur temps personnel. 

Par ailleurs, d’autres instituteurs sont peu légitimes dans ce domaine, ayant un passé scolaire qui dévalorise l’art ou qui estime que ce n’est pas leur « fort ». Néanmoins, on a pu entendre des professeurs des écoles confessées que le chant n’était pas un plaisir, ainsi que le dessin et ajoutent même qu’ils redoutent l’heure de l’éducation dans ces matières. S’en suit un manque de confiance, issu d’une formation incomplète, peut conduire à un abandon pur et simple de l’éducation artistique : l’enseignement se contente du strict minimum (coloriages) et évite toute situation où il se sentirait incompétent (par exemple il ne fera jamais écouter une œuvre classique de peur de ne pas savoir en parler).

En somme, renforcer la formation artistique des enseignements est fondamental que ce soit dans le plan technique ou dans la « transmission sensible ». La transmission sensible signifie apprendre aux futurs professeurs à faire ressentir l’art, réveiller l’émotion esthétique chez l’enfant est privilégié au savoir froid. De plus, cela suppose de vivre eux-mêmes des expériences artistiques fortes pendant leur formation, pour qu’ils deviennent ensuite des passeurs crédibles. Quelques inspé innovantes l’ont compris : elles font intervenir des artistes dans la formation des maîtres, ou organisent des immersions culturelles afin que les professeurs stagiaires développent leur propre sensibilité. L’objectif est de former des enseignants-médiateurs capables de traduire le langage de l’art aux enfants.

c) L’omission des formations artistiques

Malgré l’importance unanimement reconnue de l’éducation artistique, sa présence reste faible dans les cursus de formation initiale des enseignements, souvent reléguée derrière d’autres disciplines jugées prioritaires. Néanmoins, cette omission constitue un réel obstacle à la qualité et à l’efficacité de l’enseignement artistiques.

De plus, Jacques Rancière ajoute à ce débat une réflexion complémentaire en indiquant que l’art ne peut simplement être transmis avec des « fiches pédagogiques », mais qu’il requiert une expérience sensible directe.

Celui-ci rejoint cette critique en affirmant dans Une société sans école : 

Nous pouvons donc dire que l'absence ou la faiblesse des formations artistiques dans les cursus constitue donc un enjeu majeur à corriger, si l’on souhaite que les enseignements soient en capacité d’offrir aux élèves une éducation artistique enrichissante.

La pédagogie de l’art

a) La distinction entre éducation et formation

Le système éducatif français est une institution obligatoire pour tous les enfants. Elle a pour mission d'instruire et d'éduquer les enfants afin qu'ils soient aptes à évoluer dans la société. Pour ce faire, elle a recours à des professeurs adaptés, garant de leur formation, ces professeurs sont là pour assurer un enseignement de qualité et adapté à l'âge. Leur objectif est de transmettre des connaissances, permettant aux élèves d'acquérir des savoirs fondamentaux et nécessaires à leur développement tel que la lecture, l'écriture, les mathématiques, l'histoire, les sciences et les langues étrangères. Ils forment également à une éducation citoyenne préparant les enfants à devenir des citoyens responsables. L'éducation sociale, apprenant le vivre ensemble est aussi abordée afin d'assurer un bon développement relationnel. L'école, et plus particulièrement l'éducation, est donc un pilier primordial pour l'instruction et la formation personnelle dans le but d'obtenir une société parfaite. Cependant, l'école possède une vision selon laquelle la perfection doit être atteinte impérativement, cela laisse peu, voire pas de place à l'erreur. Il est probable que l'école délaisse l'éducation au profit d'un formatage. Illitch en 1970 avait déjà eu ce constat, dans son ouvrage "Une société sans école". Il pense que "la société est dominée par le mythe selon lequel plus il y a d'école, plus on acquiert de savoir, et donc plus on a de réussite, ce qui est un leurre. 

Dans le cadre scolaire traditionnel, l'accent mis sur les performances académiques et la conformité aux normes peut entraver l’épanouissement personnel et l'exploration de la créativité. Les matières artistiques, qui sont essentielles pour développer l'expression personnelle et la pensée divergente, sont souvent reléguées au second plan. Ce formatage des élèves, axé sur la rentabilité et les résultats quantifiables, tend à promouvoir une culture de la compétition, où la réussite se mesure principalement à l'aune des résultats numériques.

L'éducation et la formation ont des objectifs et des approches distincts. L'éducation vise à développer la pensée critique, la créativité et la compréhension des concepts fondamentaux. Elle nourrit l’esprit, favorise la curiosité et encourage l’apprentissage tout au long de la vie. Alors que la formation vise à préparer professionnellement et académiquement les enfants. C’est pourquoi sans ces matières artistiques, les élèves ne peuvent pas tendre à un épanouissement. L’art plastique se rend donc primordial et absolument indispensable à l’éducation et à la formation et ne doit plus être relégué au second plan.

b) La situation actuelle de l’enseignement artistique

Si l’enseignement artistique fait officiellement partie des programmes de l’école primaire, sa place dans la réalité quotidienne des classes reste marginale. Les enseignants sont confrontés à un système qui, malgré les injonctions à la pluridisciplinarité, organise une hiérarchie très nette entre les disciplines et l’art n’y figure pas en tête, c'est même tout l’inverse.
Plusieurs enseignantes rencontrées évoquent cette réalité : le manque de temps, l’accumulation des exigences institutionnelles, le manque de formations à l’art et la pression des matières dites “fondamentales”, comme le français et les mathématiques. Ces matières concentrent l’essentiel des heures de formation continue et des priorités pédagogiques, au détriment des disciplines artistiques.

L’absence de formation sur l’art traduit une forme d’insécurité pédagogique chez les enseignants, qui conduit à délaisser l’enseignement de l’art, non par manque d’intérêt, mais par manque d’outils, de temps et d’accompagnement. Cette priorisation des matières est néfaste pour l’apprentissage des élèves, mais l’est tout autant pour l’enseignant.

L’enseignement artistique ne peut pas être traité à égalité tant qu’il reste hors des priorités politiques et pédagogiques de l’école. Et tant qu’il ne bénéficiera pas des mêmes moyens de formation et de valorisation que les autres disciplines, il restera une variable d’ajustement, dépendante du bon vouloir individuel de quelques enseignants.

c) La nécessaire singularité de l’enseignement artistique

L’enseignement artistique occupe une place particulière dans le paysage scolaire, car il ne se limite pas à la simple transmission d’un savoir ou à l’acquisition de compétences techniques. Loin d’être un outil de mémorisation ou de reproduction, l’art est un langage, un espace d’expression personnelle et collective, qui permet aux élèves de développer une vision du monde singulière, nourrie par leurs émotions, leur sensibilité et leur imagination. Contrairement à d’autres matières qui s’appuient sur des objectifs évaluables, mesurables, l’enseignement artistique repose sur l’expérience, sur le ressenti, et sur le rapport intime à la création.

Ce n’est pas tant l’objet en lui-même qui est éducatif, mais la relation que l’enfant établit avec lui en le regardant, en le recréant, en s’y projetant. Ainsi, l’art devient un outil de compréhension de soi et du monde. Il ne se limite pas à apprendre à dessiner ou à reconnaître un courant artistique, mais permet de s’approprier une manière de penser, de développer un esprit critique et permet à l’enfant de développer sa propre perception du monde. 

L’art comme évoqué ici n’est pas une discipline secondaire, mais devient au contraire un espace éducatif singulier, où l’enfant se sent légitime, même en dehors des critères classiques de performance. Il s’y exprime sans crainte d’être noté, corrigé, comparé. Par ailleurs, plusieurs enseignants rencontrés ont souligné à quel point l’art permettait de valoriser les élèves qui ne s’épanouissent pas dans les matières dites “scolaires”. L’art agit alors comme un révélateur et une échappatoire ; certains enfants y trouvent une place, une voix, une manière d’exister dans le groupe classe autrement que par les notes. Cette spécificité de l’enseignement artistique, pourtant reconnue par de nombreux professionnels de terrain, n’est pas toujours valorisée à sa juste mesure dans le système scolaire. Souvent reléguée, voire sacrifiée par manque de temps ou de moyens, elle subit la pression d’un cadre éducatif centré sur la productivité, les savoirs fondamentaux et l’évaluation.

Dans “Le maître ignorant”, le philosophe Jacques Rancière dénonce cette hiérarchie des disciplines et rappelle que toute intelligence est égale, et que l’art, justement, permet à chacun de développer son autonomie, sa pensée, son regard. Transmettre l’art à l’école, c’est donc bien plus que transmettre un contenu. C’est permettre à chaque élève de développer sa propre manière d’habiter le monde, de le représenter, de le critiquer, de le transformer. C’est faire le pari que la sensibilité est une forme de savoir essentiel, un savoir non mesurable, mais essentiel. Ainsi, la singularité de l’enseignement artistique ne doit pas être vue comme une faiblesse dans un système qui valorise l’efficacité, mais comme sa plus grande force. C’est cette singularité qui rend l’école plus humaine, plus juste, et plus ouverte à toutes les formes d’intelligence. Par conséquent, c’est pourquoi ces heures d’enseignement à l’art ne doivent plus être oubliées dans le système éducatif et doivent devenir primordiales dans le programme.